La Guinée perd un autre naturaliste presque parfait

Si vous aimez la nature il parait qu’elle vous aime en retour et vous garde toujours plus proche d’elle.  Et c’est, parait-il, graduellement que vous verrez grandir votre âme, s’élargir votre vision, s’améliorer vos capacités, et merveilleusement s’embellir votre cœur. Et parait-il que c’est seulement à ce niveau que vous pourrez comprendre la nature, mieux la servir et la ressembler dans vos actions naturellement plus humaines. Koto Alpha de Labé est l’une des rares âmes à l’avoir très tôt compris et à en jurer fidélité et belle servitude.

Je l’ai rencontré pour la première fois en 2013 dans son jardin en contrebas du quartier Konkola dans la commune urbaine. Koto Alpha, comme tout le monde l’appelle, ou Alpha Jardin, ou Alpha Fleur, avait son jardin d’environ un hectare, coincé dans un sous-bois riche et varié qui contenait des plantes ornementales, des fruitiers sauvages (naturels) et domestiques, des légumes, des médicinales, un peu de tout, qu’il revendait ou bien distribuait gratuitement à des connaissances. J’étais plus impressionné lors de ma visite que l’avaient prédit les quelques centaines d’Américains qui m’avaient parlé de lui et me l’avaient recommandé. Honnêtement ! J’ai fait huit (8) ans de ma jeunesse à Labé et j’avais très peu entendu parler de Koto Alpha mais quelques années plus tard lorsque j’ai commencé à travailler avec des expatriés partout en Guinée son nom revenait chaque fois qu’il y avait à parler d’un système agroforestier harmonieux. Le naturaliste, l’agroforestier, le jardinier de Labé. Chacun y allait de son commentaire et alors j’avais choisi une de mes missions de terrain pour le rencontrer en personne.

Il me dit qu’il faisait ce noble travail depuis plus de 30 ans (en 2013) et qu’il n’avait jamais manqué d’y travailler un seul jour de sa vie. Son jardin était tellement parfait que je me suis dit qu’il ne faisait pas ce travail seul. Il me dit qu’il était souvent seul et que ses frères et « enfants » venaient l’aider mais que le proverbe Peul selon lequel « vous envoyez quelqu’un vous faire un travail c’est pour vous reposer les membres, pas la conscience » prévalait chez lui.

Ayant abandonné ses études au lycée pour sa passion pour l’agriculture, Koto Alpha connaissait et disposait des plantes rares de tout genre : Artemisia, Fraises, Raisins, Haricot pluriannuel, Orchidées, Caféiers, le tout bien rangé dans ce petit espace irrésistible qu’était son jardin. Il les chérissait tant et leur procurait le soin exactement requis pour leurs croissance et développement. Le tout entourait une petite maison dont la véranda était occupée par des hamacs et quelques chaises en contrebas de laquelle il y avait un petit cours d’eau très timide. Koto Alpha avait des jeunes plants en pépinière, des boutures en train de repousser, des greffons en train de reprendre, des fleurs exceptionnelles, et même d’autres fruits sauvages très délicieux.

Nous nous sommes tout de suite aimés et je décidai d’inviter Koto Alpha à un atelier national lors duquel il aurait pu rencontrer plus de cent expatriés amoureux de la nature qui auraient pu (peut-être) lui trouver d’intéressants contrats de prestation. Koto Alpha rejeta mon offre tout bonnement et me dit que son jardin souffrirait trop de le manquer ne serait-ce qu’un seul jour d’absence. Après qu’il ait repoussé toutes mes tentatives de le convaincre sur l’importance d’un tel atelier, je me suis dit qu’il avait surement été trahi au moins une fois par ces soi-disant « bons » guinéens qui se promènent partout et donc qu’il hésitait de croire à « un autre » du même type. Je lui posai la question : « as-tu déjà montré ton travail aux autorités ou bien aux ONG locales afin de trouver une aide ? ». Koto Alpha cracha net un gros morceau. Une fois il avait eu l’intention de poser au moins un pot de fleur dans chacune des classes des plus grandes écoles de la ville de Labé afin disait-il de réduire le manque d’air pur dans ces salles de classe pléthoriques. Il avait trouvé quelqu’un qui l’avait aidé à formuler un bon projet que lui-même allait financer en grande partie et qui contenait même l’installation des parterres dans certains lieux publics et le long de certaines artères de la ville. Il avait envoyé ce projet au gouvernorat lequel l’avait hautement apprécié mais n’avait jamais réagi. Il était reparti plusieurs fois au gouvernorat pour vérifier l’intéressement autour du projet mais s’était resigné finalement à tout oublier face à leur sourde-oreille. Cette confidence me fit tellement mal que je décidais de ne pas le forcer à aller à mon atelier. Tout de même je gardais contact avec lui. Je lui rendais visite. On devenait de plus en plus bons confidents et je le recommandais à des amis, expatriés ou non, intéressés par la nature dans et autour de Labé.

La dernière fois que j’ai eu des nouvelles de Koto Alpha fut cet été 2019. Un ami a vu sur une scène de télé française un mini documentaire portant sur les bienfaits de l’Artemisia, une plante qui lutte efficacement contre le paludisme. Dès la fin de l’émission mon ami me contacta pour demander s’il pouvait avoir de la semence de cette plante en Guinée. Je lui filais aussitôt le numéro de Koto Alpha sachant que celui-ci en disposait. Il l’appela et Koto Alpha lui dit que malheureusement les dernières semences d’Artemisia qu’il avait venaient à peine d’échouer en pépinière et qu’il n’en avait plus. Mon ami me dit en passant : «Koto Alpha est malade, alité depuis longtemps et il te salue !». Je ne sais d’où surgissent certains instincts mais celui qui me surpris à la minute que j’ai eu cette horrible nouvelle me dit qu’un trésor auquel il tenait beaucoup avait lâché Koto Alpha et je souhaitais que Koto Alpha, cet unique trésor du Foutah, ne nous lâcha plus.

La Guinée perd depuis toujours de merveilleuses âmes. Il y en a parmi ces âmes qui soient juste parties parce que le minimum d’attention ou de soin leur manquait. Il y a de milliers autres âmes qui soient parties sans jamais être écoutées ou entendues. Nombreuses sont ces autres âmes que la Guinée a, dans l’ignorance ou l’insouciance, forcé de se refermer sur elles-mêmes, contraintes de subir, et à être tristement moins utiles qu’elles en avaient l’ambition et le talent. Le point commun à toutes ces âmes est qu’elles sont toutes incomprises et non célébrées et que même s’il arrivait qu’elles soient célébrées elles ne retrouvaient jamais leur vraie valeur chez nous.

Koto Alpha est parti, haut la main, rejoindre dans le gouffre de l’oubli Guinéen des chercheurs en foresterie comme Karamoko Kourouma ou Bah Oury dont les œuvres restent toujours inconnues du public. Koto Alpha est parti à jamais, laissant derrière lui cette nation peu soucieuse de ses propres ressources et capable de s’oublier au point de se détruire elle-même silencieusement. Koto Alpha est parti avec une mission inachevée mais à la fois pure et noble. Beaucoup de gens de Labé ne connaissaient pas cette bonne âme mais elle, elle voulait absolument offrir volontiers à tout Labé un environnement plus beau et mieux respirable. Combien de fois Koto Alpha manque-t-il aujourd’hui à son jardin ? Personne ne sait. En qui ressuscitera son amour de la nature et son dévouement pour elle ? Personne ne sait non plus. Quand est-ce que cesserons-nous de négliger les bonnes âmes de ce beau pays ? Nous sommes tous interpelés.

A nous revoir Koto Alpha ! Qu’Allah te récompense pour toutes tes bonnes actions achevées ou non, et pour toutes tes nobles intentions formulées ou simplement ravalées ! 

Artemisia – Cette plante qui lutte contre le paludisme. Koto Alpha l’avait entretenu chez lui des années durant.

6 commentaires sur “La Guinée perd un autre naturaliste presque parfait

  1. Oui, mon frere, tu as dit vrai. Les gens connaissaient Alpha certes, mais ils ne connaissaient pas ce que representait son jardin. Des experts du domaine parlent de lui plus que les natifs ne le font. Je connais Alpha pour être son frère de sang. Je le connais pour l’avoir côtoyé chaque fois que je suis à Labé mais les expatriés Americains le connaissent plus que moi d’autant plus que eux, ils semblent recevoir son contact à partir même de l’embassade des Etas-Unis avant d’aller à sa rencontre.
    C’est effectivement une perte parce qu’ il sera difficile de le relayer dans ce jardin.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup M Baldé pour votre temoignage! La Guinée entiére et Labé particulièrement ont negligé une excellente personne ressource en votre frére. Koto Alpha fut une source d’inspiration pour plusieurs personnes et l’espoir est permis pour qu’il y ait une relève digne d’estime. Prière à toute la famille de garder le courage et de preserver cet unique patrimoine qui nous reste de lui.

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