A la poursuite des ordures atlantiques de Conakry

Je vis dans l’un des quartiers les plus « propres » de la capitale la plus sale des dix que j’ai visité dans la sous-région. Ici comme partout à Conakry il n’y a aucun système de collecte d’ordures qui fonctionne et les ménages se débrouillent tous seuls à se débarrasser des déchets générés jour et nuit. La méthode de gestion la plus utilisée est le brûlis qui se fait à chaque coin de rue, derrière chaque domicile, à chaque endroit un peu isolé ou inhabité, chaque fois qu’il ne pleut pas. Les ordures sont de tout genre fraîches et puantes, sèches et puantes, décomposées et puantes, solides et puantes, liquides et puantes. Ici on met toutes les ordures ensemble ; métaux, plastiques, restes de repas, restes d’animaux, huiles et graisses, résidus industriels, débris végétaux et de construction, etc. Le décor est simplement un mélange parfait d’ordures qui se dégradent vite et d’autres ordures qui se dégradent lentement ou presque jamais. Tout semble être fait pour que les ordures ne disparaissent pas entièrement et qu’elles se présentent toujours comme un Énième repère géographique ou un acceptable voisin.

Ici vous pouvez voir un tas d’ordures brûler durant tous les 6 -7 mois de saison sèche sans jamais voir la personne qui l’allume ou attise le feu ou bien celle qui s’assure que le tas soit bien constant et bien garni. Des nuages de fumée puante s’y dégagent régulièrement, surplombent la ville et redescendent souvent sur terre, affectant ainsi la visibilité (et la respiration). Nous respirons carrément le brûlis de nos ordures disséminé dans l’air. En saison pluvieuse (juin à octobre de chaque année), comme il pleut un peu abondamment, les ordures sont simplement noyées « de force » dans les eaux de ruissellement et des chefs de ménage n’hésitent pas à envoyer des jeunes innocents vider jusqu’aux toilettes dans les caniveaux, sous la pluie. Dans les domiciles, les femmes amassent les ordures ménagères dans des sacs ou des bassines de fortune et y mettent un peu de tout pour initier déjà une décomposition lente, souvent d’une puanteur indescriptible. Vous verrez qu’au bout d’une semaine les ordures laissent couler par certains orifices un liquide verdâtre, puis noirâtre, gluant, puant et brillant. Vous pouvez sentir cette odeur nauséabonde à plus de 500 mètres d’un tas d’ordures et puisqu’il y en a partout c’est donc toute la ville qui semble vous étouffer. Ça sent toujours mauvais et vous vivez de cette pollution chaque jour que Dieu fait ici. Ce n’est pas sans conséquence néfaste car les maladies pulmonaires, grippales, respiratoires, et autres ne manquent jamais.

Si les normes environnementales semblent recommander de ne pas se rapprocher d’une décharge de 250 mètres, ici on voit des domiciles carrément entourés d’ordures ou nettement construits sur une décharge. La caractéristique principale de pareilles « résidences » est la présence d’une grande quantité de grosses mouches agitées, une forte et permanente puanteur, et, chez les résidents, des maladies « bénignes » comme la migraine, les maux de ventre ou de cœur, ou la fatigue musculaire pour ne citer que celles-là. Tout de même un grand nombre d’enfants et de femmes semble vivre des revenus générés à partir de la fouille des décharges et personne ne sait s’ils vivent assez longtemps pour changer de métier ou se désintoxiquer de cette dangereuse pollution. Il y a quelques années seulement ces « fouilleurs » d’ordures gagnaient assez de revenus car les décharges « regorgeaient d’objets recyclables et revendables » me souligne une voisine qui vivait de ce métier. Elle assène : « trois ans après avoir abandonné ce métier j’ai toujours des douleurs musculaires et des égratignures que j’ai contractées à travers les décharges ». Fatou, ma voisine, raconte que les ordures arrivent à un dépotoir déjà décomposées et puantes, donc difficiles à trier et à recycler. « Autant vous perdez de temps à trier autant vos chances de collecter de nouveaux objets sont réduites, et donc vous n’avez souvent pas le temps de prendre certaines précautions» conclut-elle. Fatou semble avoir compris qu’il faut se désintoxiquer mais dit avoir visité plus d’un médecin sans succès pour arrêter une toux sèche et profonde et ses autres douleurs.

Quelle que soit l’intoxication que vous avez il y a toujours l’automédication et des médecins peu habiles pour vous soutenir par des traitements « antipaludéens » et pour faire rendormir temporairement vos fièvres ou fatigues, lesquelles sont souvent des signes d’exposition à une forme de pollution ou une autre. En plus il y a toujours l’état, ce fameux état, qui appelle à la citoyenneté, au civisme et au patriotisme pour gérer des milliers de tonnes d’ordures, sans jamais agir avec objectivité. En fin il y a également les religieux, complices de l’état, qui rappellent que, plus qu’un devoir citoyen, c’est un devoir religieux de nettoyer chez soi et de ne pas salir chez les voisins. Ni l’un ni l’autre ne semble appliquer le moindre principe d’hygiène et d’assainissement dans aucun domicile. Malheureusement en toute saison, des mouches pullulent,  fouillent les ordures, patrouillent nos domiciles, curent nos toilettes, vont dans les cuisines et s’invitent toujours dans nos plats. Malheureusement les ordures sont partout en décomposition avancée et on les voit aller du sol au sous-sol, de la terre à la mer, ou de la terre à l’atmosphère en toute banalité. Malheureusement c’est notre quotidien ici!

Brûlées, enterrées ou noyées, les ordures finissent toujours par se frayer un chemin vers nos propres organes et nous conduisent banalement à l’hôpital ou tranquillement aux cimetières. Il a été prouvé que le plastique brûlé, à l’instar du bois ou du charbon (brûlés également), libère dans l’air du monoxyde de carbone (CO), un type de gaz incolore, indétectable par les humains, et avide d’oxygène. Le CO est la cause principale de plusieurs cas d’intoxication qui sont souvent mortels. Une exposition au CO (également disponible dans le tabac et la fumée des vieux engins) se manifeste par des maux de tête, des vertiges, des nausées ou des cas de malaise. Selon Wikipedia une exposition prolongée au CO pourrait mener à l’agitation, l’excitation, la confusion, et plus graves, à la perte de conscience et/ou au coma. Le bois, le charbon ou le plastique sont brûlés chaque jour dans nos foyers et dans les décharges et nos femmes et nos enfants semblent être les plus exposés.

Tout récemment des scientifiques des pays développés comme la Chine, les Etats-Unis, la France, l’Angleterre et le Japon ont annoncé avoir découvert des particules plastiques dans le sel marin (sel de cuisine). Pas très surprenant quand on sait que le sel marin provient de la mer et que celle-ci est hautement polluée de nos plastiques. La mer étant probablement 100 fois moins polluée chez eux vous pouvez imaginer peut-être ce que nous endurons ici. Le plastique peut prendre des centaines d’années avant de se décomposer et être « assimilable ». Enfouit dans le sol, il peut perturber la vie des micro-organismes, affecter très négativement la fertilité du sol et polluer celui-ci. Pourtant le plastique est très présent dans notre quotidien ; plus de 90% des produits que nous achetons dans les boutiques et marchés viennent avec des plastiques comme emballage ou isolant. Pire, ces plastiques sont directement jetés dans n’importe quelle ordure, sont simplement coulés dans nos eaux de ruissellement à travers les caniveaux ou bien dans les ruisseaux et se retrouvent rapidement sur nos plages, ensuite dans l’océan Atlantique, notre meilleure source de sel, de poisson et autres aliments halieutiques.

Mr Fofana, spécialiste en environnement, explique que certains polluants pourraient aller des tas d’ordures jusqu’à la nappe phréatique et polluer ainsi nos puits. Il ajoute qu’il y a plusieurs types de polluants qui se dégagent des ordures et qui prennent plusieurs directions pour nous revenir à travers l’eau, l’air, ou les aliments.

Il y a eu plusieurs fois des dons de camions pour la collecte et le transport des ordures à toutes les mairies de Conakry et des PME avaient été installées partout grâce à l’appui de bailleurs internationaux mais le système « naturel » qui conduit les ordures du dépotoir aux caniveaux et de ceux-ci vers la mer semble avoir drainé plus d’ordures et assaini « dangereusement » la ville.

Il est incontestable que les eaux d’égout conduites directement aux bras-de-mer partout en ville et les eaux de ruissellement contiennent, en plus des plastiques, quantité d’autres particules dérivées d’immondices hautement toxiques ! Poissons, crabes, huîtres, crevettes (que nous aimons tant!) finissent toujours par se nourrir de ces ordures qui arrivent en mer chaque jour et qui contribuent à énormément détruire le végétal sous-marin, leur abri et nourriture favoris.

On peut bien se demander laquelle des pollutions nous tue le plus ;  le non-état ou bien l’irresponsabilité de l’état ? L’air suffoquant ou bien le sol souillé ? La patrie ridiculisée ou bien la mer dénaturée ? La mauvaise gouvernance ou bien l’inculte politique ? Nous respirons chaque instant et mangeons chaque jour, pour vivre et nous épanouir. Nous polluons chaque jour et nos organes récupèrent les résidus de la pollution chaque jour. Malheureusement on ne semble ni nous en lasser ni nous en éveiller non plus. Tout dérange ! Tout s’arrange ! Et chez nous, la vie est curieusement « belle » !

DSCN8016[1]
Une partie de la plage Rogbané à Taouyah (Conakry). Le coté est (derrière moi) est occupé par une vingtaine de bars et de restaurants, lieux de loisir très fréquentés jour et nuit. Un ruisseau se jette à la mer par le fossé que vous apercevez au centre. 

2 commentaires sur “A la poursuite des ordures atlantiques de Conakry

  1. Toute mes félicitations à toi et plein succès! C’est un très bon article! Il n’y a vraiment pas mieux. Tu viens de dépeindre le décor de notre fameux Conakry et de nous alerter vivement.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup M. Mamadou Yaya Diallo! C’est encore plus urgent et triste que je n’ai pu le décrire! Conakry souffre de son environnement et celui souffre de la négligence des autorités. Il est urgent que nous essayions tous, chacun à son niveau, des initiatives de gestion des déchets et d’épuration de notre environnement ne serait-ce qu’amener nos femmes à utiliser de moins en moins de plastiques pour allumer le feu à la cuisine chaque jour ou à assainir l’alentour de nos domiciles. Certaines initiatives peuvent paraître banales mais très efficaces. Merci pour l’avis et la lecture! Revenez une autre fois!

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