Découverte d’une journée Peule oubliée; la fête des semailles

Les paysans ont un calendrier presque parfait qui colle bien avec la nature ; ils peuvent vous dire si la saison pluvieuse sera bonne avant même que celle-ci ne commence, ils peuvent vous dire si les cultures seront bonnes avec d’abondantes récoltes dès que le semis est fait, bref, ils peuvent vous interpréter les messages de la nature dans leur analphabétisme et avoir souvent raison.

Avril 2010 j’étais à Tindo, dans un village de la préfecture de Faranah, en train de mener une muni-enquête sur certaines pratiques agricoles lorsqu’un paysan me souligna que si les nids d’oiseau en début de saison pluvieuse étaient suspendus aux branches inférieures des arbres cela signifiait qu’il n’y aura pas d’inondation toute la saison.

Août 2015 à Beindou, une sous-préfecture de Kissidougou, un paysan me démontre une technique très simplifiée pour vérifier si un champignon sauvage est toxique ou pas et ça marchait.

Avril 2018 dans le sud-ouest de Lélouma un petit producteur me montre un nuage, puis un autre à une certaine distance et me dit que si ces deux-là se rencontraient il y aurait eu pluie tout de suite et c’est ce qui arriva net. Quelques jours après il me montra approximativement les mêmes nuages et fut confirmé par une forte pluie presque tout l’après-midi.

C’est curieux tout ça ! Les paysans ont un savoir riche, à la fois précieux et caché que je rêve ardemment de maitriser.

Mai 2018, là, dans le Lélouma profond, un paysan septuagénaire, Mody Salim, m’a parlé d’une journée exceptionnelle ; Dimaro ou la fête des semailles, qui existait il y a prés d’un siècle.

Au début de chaque saison pluvieuse il y avait cette journée appelée en Poular Dimaro, mot provenant du diminutif de Ndimarewa lequel est un qualificatif qui désigne toute chèvre qui ne met plus bas. Mon informateur raconte : « les sages expliquaient que ce jour quelle que soit la qualité de la semence que vous avez si vous semez quelque chose il n’y germerait que dalle ou que le rendement serait dérisoire ». Tous les paysans de l’époque croyaient en cette thèse et se hâtaient à semer avant ce jour car il annonçait aussi l’approche de la fin de la période de semis. Dimaro pouvait surgir n’importe quel jour à l’annonce des sages et était un jour pendant lequel personne ne daignait ni semer ni aller au champ même pour une simple visite ; tout le monde restait au village et cela ne durait qu’une journée entièrement morose.

Ce jour donc, les femmes restaient au foyer avec les adultes et les jeunes enfants. Les sages quant à eux, appuyés sur leurs cannes, se retiraient dans une case de l’un des leurs et y passaient toute la journée dans un calme presque total. Ils demandaient à leurs familles de ne même pas leur offrir à manger et d’attendre leur retour du soir pour avoir des informations s’il fallait continuer à semer ou bien s’il fallait arrêter pour cette saison. Tout le monde était toujours impatient de recevoir des nouvelles qu’apporteraient les sages le soir de ce « maudit » jour qui ne laissait rien pousser.

Tôt le matin avant même que ne se levaient les enfants, les sages du village se retiraient dans cette case un peu isolée et fermaient toutes les portes sauf celle menant aux toilettes, une haie contiguë par derrière la case. Aucun bruit n’y sortait et personne de dehors n’osait y approcher pour guetter quoi que ce soit. Le silence était total, la discrétion aussi.

Mais que se passait-il dans cette case où des vieilles personnes se réunissaient silencieusement toute une journée ?

Soit la veille ou bien un peu avant l’aube on faisait entrer dans cette case une chèvre bien grasse et l’y attachait. Dès l’aurore de la journée de Dimaro, après que tous les sages se fussent retrouvés et aient tenu une certaine prière, toujours dans un calme total, la chèvre était immolée et sa chair découpée en petits morceaux jusqu’aux plus petits os. Les sages allumaient un feu, grillaient une partie, chauffaient une autre en bouillon et s’en régalaient tranquillement toute la journée. Ils mangeaient, se reposaient, et mangeaient encore et se reposaient encore, faisaient quelques prières et mangeaient encore. De toute la journée personne ne sortait de la case et personne n’élevait la voix ou  ne faisait du bruit, l’avenir des champs et de la communauté en dépendait peut-être.

Tard dans l’après-midi les sages effectuaient quelques prières, et bénissaient leurs familles, leurs champs et leurs progénitures. La journée terminée, ils nettoyaient tous les ustensiles utilisés, les rangeaient correctement et débarrassaient la case des restes de la chèvre avant de rentrer silencieusement chacun chez soi.

Personne n’accourait pour les accueillir et personne ne demandait tout de suite des nouvelles concernant la journée « maudite ». Les femmes et les enfants lisaient sur les visages des sages et y cherchaient furtivement et impatiemment le message mystérieux du jour. Les sages attendaient souvent la nuit pour annoncer la fin de Dimaro et de déclarer que beaucoup de prières avaient été faites en faveur de la communauté. Tout le monde se réjouissait de la nouvelle et espérait que Dimaro ne reviendrait pas avant l’année suivante. Les familles se couchaient tôt cette nuit et se levaient très tôt le lendemain pour reprendre le travail champêtre mais se hâtaient plus intensément car la fin des semailles était toujours proche de Dimaro.

Mody Salim explique que son père qui naquit vers 1910 était jeune lorsque s’arrêta la fête des semailles et n’y a donc jamais participé. Il ajoute que son père croit que ni les colons ni les religieux ou les rois ne s’étaient intéressés à cette journée de Dimaro. Apparemment Dimaro était une journée pour engraisser les personnes âgées qui ne trouvaient pas assez de viande même à l’occasion des jours de fête ou de cérémonie. Mody Salim conclut qu’en vérité une journée « maudite » qui empêcherait une semence de germer n’existe pas et que Dimaro semblait être la fête des semailles uniquement réservée aux personnes âgées (uniquement hommes).

Difficile de dire si cette journée était unique à cette partie du sud-ouest de Lélouma ou bien si elle ne servait à autre chose que de festin autour d’une chèvre entre vieux amis. Dimaro était-elle une occasion pour transmettre un certain savoir entre sages de la communauté ? Servait-elle à tenir une retraite spirituelle avec de longues prières en faveur des communautés ? Se tenait-elle à une date précise du calendrier paysan?

Tant de questions subsistent sans aucune réponse et Dimaro semble avoir tout bonnement disparu sans références.

2 commentaires sur “Découverte d’une journée Peule oubliée; la fête des semailles

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