Jeune, j’avais aimé et torturé un manguier (suite et fin)

Un jour qu’il pleuvait très fort, je me dis que le jeune manguier pouvait ne pas supporter les secousses du torrent et me décidais de dérober l’unique parapluie de la maisonnée pour aller veiller sur lui. Il pleuvait des cordes et personne ne se rendit compte que je sortais sous cette pluie pour aller voir mon manguier. Arrivé, à son niveau, je l’avais couvert sous le parapluie et m’ennuyais contre les eaux de ruissellement qui érodaient sol et cailloux et tiraient les jeunes herbes autour du plant comme pour les arracher. Je croyais que ma présence aidait la plante et je restais donc à côté d’elle. Tout d’un coup il eut une série de tonnerres qui sortit ma mère de sa case pour venir me tirer de là. Je ne savais pas comment elle m’avait repéré avant d’y accourir mais je paniquais tout de suite et lui soulignais que je surveillais son champ de maïs contre une éventuelle attaque des singes. Elle me tira jusqu’à la case sans rien dire. On était tous deux biens trempés et je grelottais fort. Je repris mon argument selon lequel je surveillais le champ de maïs. Ma mère semblait s’inquiéter pour moi et m’annonça que mon manguier risquait d’être déterré et jeté hors du village si je n’arrêtais pas mes conneries. Je compris assez vite et réduisis mes visites intempestives au manguier. Quelques jours plus tard maman annonça encore que mon manguier était une variété ordinaire déjà très abondante au village et que cela ne valait pas la peine de le garder. Je sautais sur l’occasion et lui annonçais que j’allais greffer le manguier et en faire une meilleure variété. Elle rit et me demanda depuis quand j’avais appris cette pratique. Je lui répondis que je tenais cette pratique d’un de mes frères et que j’allais réussir ce greffage. Elle conclut qu’on verrait bien.

Je décidais alors de greffer ce manguier en me basant sur les simples on-dit que j’avais appris de mes aînés. On m’avait dit que le couteau à utiliser devait être bien propre et que l’on devait couvrir la plaie avant qu’une goutte d’eau de pluie n’y pénétra. On m’avait même dit que les experts du greffage utilisaient une certaine poudre blanchâtre pour faciliter la reprise du greffon. Mon maître n’en avait jamais pratiqué et ne contait que des informations incohérentes et peu utiles mais je les appliquais presque toutes ; j’aiguisais le couteau de cuisine, préparais des rubans plastiques à partir des sachets recyclés et trouvais une bonne variété à greffer sur mon manguier. Tout d’abord je mis un greffon qui prit assez de temps pour me signaler son assèchement et l’échec de cette opération. Je mis deux autres greffons sur deux autres branches et ceux-ci échouèrent également. Je donnais au manguier un certain repos afin qu’il cicatrisa ses blessures. Quelques temps après (toujours en saison pluvieuse) je mettais un autre greffon accroché à la tige principale et l’enrobais presqu’entièrement du ruban que je disposais. Bizarrement ce greffon émît de nouveaux bourgeons au bout de quelques semaines et adhérait à mon manguier. J’en informais immédiatement ma mère et tous mes amis. J’avais réussi un greffage ! Je venais examiner ce greffage et soulevais des fois le ruban en plastique pour mieux voir l’intérieur. Il y eut plusieurs feuilles bon gré mal gré. Elles séchèrent à leur tour petit à petit et ce ne fut que longtemps après que je me rendis compte que le greffon s’était déjà asséché avant que les jeunes bourgeons n’en émettent ce signe. J’avais encore échoué et décidais de n’en parler à personne. J’étais déçu et prenais de bons moments avant de revenir voir mon manguier. Un jour que je passais à côté du manguier, je remarquais des bourgeons floraux qui plus tard sortirent des jeunes fruits. Je crois que c’est seulement à partir de cet instant que je décidais de mieux entretenir ce manguier. Le manguier grandissait et donnait 3 ou 4 fruits en même temps. Je voulais garder les fruits jusqu’à leur maturité complète avant de les déguster c’était vraiment sans compter sur les singes qui entraient et sortaient du village pour déguster presque tout sur leur passage.

Un matin je constatais que toutes les jeunes mangues avaient d’un coup disparus de ma plante. J’accusais aussi bien les singes que les jeunes enfants lesquels aussi pouvaient toujours cueillir un jeune fruit juste en passant. Je fis un long tapage et menaçais plusieurs jeunes enfants avant qu’on ne me calma. Je manquais la chance de goutter aux fruits de l’arbre que moi-même j’avais planté de mes propres mains, d’ailleurs j’ai toujours manqué cette chance avec ce manguier.

Entre 1987 et aujourd’hui (2018) le manguier a beaucoup grandi mais a surement beaucoup subi ; on peut voir des cicatrices  tout autour de la tige de bas en haut et on peut également voir les souches découpées des branches inférieures. Les écorces sont utilisées pour fabriquer de l’encre délébile et le feuillage est utilisé pour faire le paillage des taros chaque année. Je me rends bien compte que je ne suis pas seul à l’avoir torturé mais que par-dessus tout le manguier a effectivement triomphé de toutes ces épreuves.

Aujourd’hui il présente beaucoup de fleurs et donnera bientôt des fruits. Je n’ai qu’un espoir ; pouvoir enfin goutter à ses fruits après plus de trois décennies d’attente. Peut-être que mon enfant qui vient à peine d’avoir ses 2 ans gouttera-t-il à sa première mangue de cet arbre ! Ce serait encore plus extraordinaire si cela arrivait ! Les gens m’ont dit que ce manguier donne de bons fruits et j’ai bien hâte de les voir.

Tout de même j’ai une crainte : en examinant le feuillage et les fleurs j’y ai aperçu au moins trois nids d’oiseaux. Je prie qu’il y ait éclosion avant la maturité des mangues et que soient sauvés tous les oisillons.

Maintenant que j’ai acquis une certaine expérience en horticulture (greffage inclus) je voudrais bien (in’sha’a’llah) récupérer les dizaines de jeunes repousses en bas de mon manguier, les transplanter en pépinière et procéder à un « vrai » greffage.

Je voudrai bien dédier toute la fructification de ce manguier à ma famille, à mon défunt père et à ma mère qui entretint le manguier pendant mon absence mais aussi à mon défunt oncle qui m’offrit trop tôt les premières leçons en horticulture et à mon défunt cousin (le talibé) qui m’aida à arracher le manguier malgré la fatigue qu’on avait tous deux ce jour.

« Si l’on vous annonçait l’imminence de la fin du monde et qu’à l’instant même vous aviez en main un jeune plant, transplantez-le immédiatement (avant de mourir) » – Prophète Mouhammad (Sallal’lah Alayhi Wasal’lama)

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