Histoires insolites de taxi-brousse

J’ai toujours fait des voyages extraordinaires en taxi-brousse. Il y a des passagers de toute catégorie et c’est souvent bien animé. Ça sent toujours le poisson fumé, la sueur et la fumée épaisse des voitures. Ça sent aussi l’amitié, la joie, le business mais aussi ça fait souvent oublier la galère en soi qui reste comme accrochée au porte-bagage et vous attend à destination. C’est tellement extraordinaire tout ça !

Tout récemment je voyageais de Conakry vers une préfecture se trouvant à un peu plus de cent kilomètres à l’intérieur du pays. Je trouve l’atmosphère des préfectures moins polluée que celle que je vis dans la capitale et j’y reviens souvent en empruntant le transport en commun, les taxis-brousses qui, pour 4 places prennent 6 à 7 passagers à la fois. On se serre comme dans une boite, on apprend des autres et on voit mieux le pays tel qu’il semble se définir. Pas question de parler de ceinture de sécurité en taxi-brousse car celle du chauffeur est censée suffire tout le monde (d’ailleurs la plus part des conducteurs arrachent les boucles qui pourraient empêcher les passagers d’être à l’aise, et bon voyage !).

Ce jour on était 6 passagers dans la voiture si on ne comptait pas deux enfants qui surchargeaient leurs mamans et nous coinçaient nous autres. Il y avait des dames, des grandes dames, qui parlaient toutes à la fois et à haute voix. On s’amusait tous ensemble. Y avait toujours de quoi rire ou faire rire malgré que chacun de nous fut gêné et mal assis.

Vers la sortie de Conakry, deux policiers qui s’aventuraient là constatèrent que notre chauffeur n’avait pas mis sa ceinture de sécurité. En fait il l’avait mis et enlevé à chacun des carrefours que nous avions traversés juste le temps de dépasser les policiers qui étaient aux aguets. Nous venions de dépasser un carrefour mais étions tombés sur un embouteillage un peu fou et le chauffeur venait à peine d’enlever la ceinture. Des passagers abandonnaient les véhicules et marchaient le long de la voie et voilà que surgissaient les deux policiers parmi la foule. Les policiers demandèrent au chauffeur de montrer les papiers du véhicule immédiatement. Le chauffeur refusa. Ils dirent que le chauffeur savait qu’il avait enfreint la loi et qu’il n’avait pas raison de punir ses passagers en leur faisant perdre du temps dans cet embouteillage. Le chauffeur concéda mais insista ne pas détenir les papiers du véhicule. L’un des policiers l’invita à descendre du véhicule et à aller parler dehors, loin des passagers. Le chauffeur refusa tout court. Ce policier entra et occupa la place de devant en faisant sortir deux passagers. Il invita notre chauffeur à bien se garer quelque part. Notre jeune chauffeur refusa, comme on s’y attendait, aidé par l’embouteillage. Apres un bon moment, le chauffeur tendit au policier un billet de 5000 FG que celui-ci lui demanda tout de suite de doubler vue que la faute était grave. L’autre policier dehors aperçut l’argent et cria fort qu’il n’était pas à soudoyer, lui ! Le policier dans la voiture retourna le billet de 5000 FG au chauffeur et l’invita à bien se garer si l’embouteillage permettait. Notre chauffeur refusa de reprendre le billet de 5000 FG des mains du policier et celui-ci le jeta sur lui et s’assit à côté, confortablement. L’embouteillage grandissait dehors et le soleil devenait de plus en plus ardent. Le chauffeur ne bavardait pas. Les passagers n’impatientaient pas. Les policiers non plus. Un des passagers demanda au chauffeur de compléter à 10000 FG au moins la somme à donner aux policiers afin de nous aider à repartir si l’embouteillage arrivait à cesser. Le chauffeur jura qu’il venait de sortir de chez les mécaniciens et qu’il n’avait rien en main, excepté les 5000 FG qu’il avait donnés. Tout le monde se tut un bon moment et le policier dehors demanda à son collègue de prendre les 5000 FG et de sortir par respect pour les passagers, pas pour un chauffeur irrespectueux des lois de la république.

On était libre. Le chauffeur enleva sa ceinture qu’il avait mis au tour de son buste durant toute la discussion et on continua aisément le voyage encore plus animé par des débats incohérents autour de la république, la politique, la situation économique et le lien entre tous ces points et le comportement irresponsable des policiers. Tout le monde prenait parti pour le chauffeur. Pauvres policiers ! Pauvres lois !

Après seulement une trentaine de kilomètres nous arrivâmes à un barrage militaire. Tous les passagers devaient descendre du véhicule et montrer leurs pièces d’identité avant de passer. Deux dames qui voyageaient avec nous soulignèrent qu’elles n’en avaient pas et qu’elles avaient toujours payé 10000 FG en lieu et place de montrer la pièce d’identité. Il y avait des jeunes en civile et des militaires qui allaient de voiture en voiture, faisaient descendre les passagers brutalement et collectaient l’argent de l’arnaque avec beaucoup d’habileté. Nous étions allés nous présenter au poste de contrôle et avions montré nos pièces pour passer. J’avais un passeport qu’un des militaires voulut rejeter soi-disant que c’était plutôt une carte d’identité qui était exigée mais un autre militaire lui dit tout juste « on a dit pièce d’identité et le passeport en est une». J’étais décidé à ne rien dire sauf si l’extrême arrivait. Ce qui ne manquait pas d’arriver.

Après le contrôle, un jeune homme mal fichu me demanda de faire voir le contenu de mon sac-à-dos. Il le reniflait comme un chien-renifleur et le palpait comme un voleur aveugle. Je lui demandais pourquoi et qui était-il. Un de ses amis en treillis militaire surgit de derrière moi et répondit dans une voix rauque qui souffrait probablement de gueule-de-bois qu’ils étaient des « anti-drogue ». Je demandais en quoi cela me concernait. Ils dirent que c’était de la routine de vérifier certains sacs de voyage. Je lui dis d’accord. Il me demanda de retourner au poste de contrôle pour la fouille. Une des dames avec lesquelles je voyageais me dit de ne jamais quitter de ma main et de mes yeux mon sac pendant la fouille. Je lui dis d’accord aussi. Les jeunes militaires m’escortèrent à un coin de leur poste de contrôle ; le jeune homme en demi-saison devant et celui en treillis, la mine bien serrée comme pour effrayer un gamin, resta derrière mais tout près de moi. Au coin, ils fouillèrent mon sac rapidement et me laissèrent repartir, comme s’ils s’étaient trompés de cible ou comme s’ils avaient certainement entendu l’alerte que m’avait lancée la dame tout de suite. Je leur fis la remarque que ce n’était pas une bonne chose de suspecter n’importe qui. Ils me répondirent qu’ils connaissaient la loi et que je devais « dégager » tout de suite avec mes leçons de morale. Je dégageais sur le champ en alertant un autre passager qui venait d’entrer pour une fouille. Le jeune passager me regarda et semblait avoir compris (je l’espère vivement !). Je n’avais qu’un objectif ; m’éloigner d’eux et des lois qu’ils connaissaient. Eux avaient un objectif ; continuer leur sale besogne et abuser de la nation. Pauvre Guinée !

Une fois dans la voiture, je voulais être seul dans ce vacarme mais la même dame qui m’avait dit de bien veiller sur mon sac me perturba en soulignant que si ces militaires voyaient un jeune homme bien habillé et riche (je ressemblais à l’un et à l’autre, apparemment !), ils faisaient tout pour le fouiller et s’il n’était pas attentif, ils mettraient de la drogue dans ses poches ou son sac, qu’ils l’accuseraient de détenir ensuite, juste pour lui soutirer des sous et l’intimider. Elle ajouta que cette pratique était monnaie-courante au niveau de ce barrage. Je la remerciais de m’avoir prévenu à l’avance et priais encore que le jeune passager qui venait d’entrer après moi ait compris mon alerte et échappé à leur combine.

Les deux dames qui n’avaient pas de pièces d’identité avaient été introduites au poste pour un court interrogatoire, puis le versement de 10000 FG chacune. Il y avait plusieurs autres passagers des autres véhicules qui n’en disposaient pas et auxquels les militaires avaient extorqué des billets de 10000 FG chacun. Une des dames nous rapporta qu’au moment où elle quittait le poste de contrôle, un des militaires avait souligné que le montant collecté était suffisant pour acheter une bonne dose de bière et de Yamba (marijuana) pour sa bande de collègues. Cette bêtise fit long débat après notre départ ; certains passagers disaient que le militaire aurait dû attendre d’être entre amis avant de se vanter insolemment de leurs saloperies, d’autres disaient que tout le monde sait que la plus part des militaires sont toujours comme ça. Comme ça vraiment ?

Policiers ou militaires on avait eu les caprices de chacun des corps ce jour. Ce fut très choquant de savoir que ces insanités étaient la routine de ceux qui sont vraiment censés veiller sur la population et que de paisibles citoyens en subissaient chaque jour, moi chaque deux semaines.

Une autre passagère qui était avec nous dit que curieusement, elle n’avait pas montré une pièce d’identité au poste. Elle avait juste fait voir une photo d’elle arborant la tenue de son mari, militaire aussi. Elle connaissait par cœur son numéro matricule et était toujours sans problèmes aux barrages militaires. Il lui suffisait toujours de montrer la photo, réciter le matricule et dire « je suis une de vos épouses ». Une autre dame lui dit qu’elle avait de la chance d’être épouse d’un soldat et elle concéda avec, piteusement, un sourire au coin de la bouche. Pauvres dames !

Notre chauffeur n’avait payé qu’un autre billet de 5000 FG comme de rigueur pour que lui soit levé le barrage. Personne ne lui avait demandé des pièces du véhicule qu’il n’avait pas d’ailleurs. Plus tard il nous dira qu’il avait ses papiers mais que s’il les donnait aux policiers ou militaires ceux-ci allaient disparaître et lui causer d’autres ennuis qui se solderaient toujours par le versement d’argent, de beaucoup d’argent. Voilà pourquoi il préférait ne rien montrer et s’apitoyait toujours en versant l’argent de l’arnaque.

Ainsi voyage la Guinée ! Un passager, un militaire ! Un chauffeur, un policier ! Une infraction, un pot-de-vin ! Un accrochage, une bouche dure ! Une inattention, une inculpation ! Quoique tout le monde en ait ras-le-bol, personne ne semble se plaindre. Quoique tout le monde semble s’en méfier, personne n’échappe. L’état trouve toujours un moyen facile pour enrichir ses sofas et policiers à notre dépend. Si après tout, il en reste un peu de nous, c’est l’état qui revient le racler tout de suite. Pauvres de nous !

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Personne ne peut nier la beauté de la Guinée – Un village entre Dabola et Mamou – Photo prise en août 2015

8 commentaires sur “Histoires insolites de taxi-brousse

  1. Parfois j’ai envie d’insulter pour exprimer ma colère, mais mon éducation me l’empêche, cette même éducation qui manque et empêche beaucoup d’entre nous d’agir sans blesser, sans détruire les autres… Hélas !

    Aimé par 1 personne

    1. Eh Oui, la pourriture c’est dans tous les secteurs mais malheureusement chez nous ceux qui sont censés être justes et exemplaires font toujours plus de dégâts. Merci pour la lecture et le commentaire! Ça fait plaisir de savoir que vous avez vécu un fait similaire et surtout que vous voulez agir. La Guinée a besoin de changer un peu et nous sommes tous des acteurs incontournables et talentueux.

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